Rudy Kerr

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Le vent humide et salin portait le grondement de la masse rugissante de l’océan, sa frange d’écumes dévorant peu à peu l’étendue plate et sablonneuse.

Le soleil d’été avait depuis longtemps disparu de la voûte moutonneuse où quelques échassiers annonçaient l’hiver proche.

Frissonnante dans sa pèlerine de laine, Marthe Kelade, la propriétaire de l’hôtel de la  Manche, saluait son dernier pensionnaire.

- Eux aussi me quittent, constata-t-elle en fixant, attristée, le ciel. 

- Comme moi, ils reviendront la saison prochaine, ajouta monsieur Norman. 

Des glapissements percèrent le ciel

comme un dernier au revoir.

- Pourvu que cet hiver ne soit pas aussi difficile que celui de l’an dernier ! ”

- Allons, allons, ne soyez pas aussi pessimiste, tenta de réconforter monsieur Norman, le soleil sera vite de retour et puis André, à lui tout seul, vaut bien la compagnie de dix pensionnaires. ”

Il ne remarqua pas les yeux embués de Marthe, car son attention fut attirée par la présence d’André dans le hall. Il avait revêtu un trench-coat gris et ses bras pourtant puissants avaient bien du mal à résister à la charge de deux énormes valises.

- Mais, mais… -Balbutia monsieur Norman. 

- Lui aussi me quitte, avoua Marthe.

- Excusez-moi, vous restez donc seule ? S’indigna presque le pensionnaire. ”

- André, expliqua-t-elle, doit subir une intervention chirurgicale importante. Il profite de la morte saison pour se faire hospitaliser à Caen.

- Brrr… frissonna André, le froid est déjà là ! ”

Il posa, soulagé, ses deux valises.

- Tu n’as rien oublié ? S’inquiéta Marthe. ”

- Non madame, j’ai laissé quelques bougies dans le placard de la buanderie. ”

- Des bougies ? S’étonna monsieur Norman ”

- Dès vingt heures, l’électricité sera coupée. Le pays n’est pas assez riche pour assurer la lumière des quelques rares habitations de l’île.

- Mais rien ne vous oblige à rester ici. 

Perdue dans ses pensées, Marthe ne parvenait plus à détacher son regard de l’horizon. Au loin le lourd fracas de la mer repoussa des miasmes fétides.

- Pour aller où ? Interrogeât-elle songeuse, et puis… 

- J’ai astiqué le moteur électrogène, intervint brusquement André et avant que sa patronne ne puisse apporter d’autres éclaircissements. 

- J’ai aussi changé la bougie. 

- Mon pauvre André, que de mal pour rien ! Tu sais très bien que je déteste cette mécanique. 

André observa à son tour la perspective qui s’aplanissait, tachée de nappes humides que dans moins d’une heure, la nuit engloutirait dans son sein.

- La mer est décidément en colère ce soir, une mer du Diable ! Proféra-t-il. -

Comme une réponse, une bourrasque aqueuse surgit de l’océan. Monsieur Norman n’eut juste que le temps de retenir son chapeau noir en feutre, le maintenant fermement  sur sa tête.

- Il est temps de partir, suggérèrent presque ensemble, les deux hommes. ”

Norman serra chaleureusement la main de Marthe, une main moite et presque diaphane. Il chercha dans son regard un trouble qui aurait pu trahir son apparente tranquillité. Il aurait aimé comprendre pourquoi elle semblait s’entêter à ne pas quitter son île. Mais il était trop poli pour se permettre d’intervenir dans sa vie privée.

La voiture conduite par André s’avança.

- Dépêchons-nous, maugréa-t-il, nous allons rater le dernier bateau ! -

Une portière claqua, puis une autre, résonnant dans un ciel désespérément vide d’espoir ; même les injures de marin pêcheur d’André, qui venait de caler, ne parvenaient  plus à apporter un peu de vie à ce décor désolant.

Quelques coups de klaxons annoncèrent que le serviteur avait repris le contrôle de l’automobile et précipitèrent les derniers adieux de monsieur Norman. Il sentit l’amertume du dépit d’une imagination inféconde à trouver quelques mots qui auraient su apaiser la solitude de Marthe. Tandis qu’ils s’éloignaient sur la route, elle continuait péniblement à faire face au vent, gesticulant un au revoir de marionnette funèbre.

La solitude naît souvent  du décor qui vous entoure, des fantasmes d’une imagination emprisonnée dans un univers livide, parfois monstrueux.

Marthe Kelade voulait échapper à cette terrible vérité. Elle tentait de donner vie à tous les meubles du salon. Elle considérait, tour à tour, ces objets d’habitude si futiles. Elle examina longuement la bergère gonflée de velours céladon au fond de laquelle la haute et puissante stature de monsieur Norman aimait s’enfouir, sa pipe auburn à la bouche.

A vire seul, on s’habitue, avec son ombre pour seul ami, avec ses rêves pour toute vie.

Les vers de monsieur Norman lui parurent soudain réconfortants. Un instant d’apaisement qui se dégageait  dans le miroir déformant des souvenirs.

Son pensionnaire, il est vrai, se révélait un excellent conteur à défaut d’un écrivain de talent. Elle essayait, puérilement  de voyager de nouveau dans des pays imaginaires, peuplés de nymphes, de fées, de sources fraîches. Elle goûtait mille mets délectables, elle revivait des histoires d’amour, de philtres magiques qui unissent pour toujours.

Le tic-tac régulier et sinistre interrompit ses rédintégrations. Elle voulait oublier l’heure tardive, scrutant les jaquemarts au cuivre doré qui avaient suspendu leur geste pour l’éternité.

Dehors, le vent sinistre lui apporta sa part d’angoisse, se manifestant si violemment qu’elle pensa que les volets du premier étage s’étaient peut être brisés.

- André a oublié de les fermer ! Murmura-t-elle. -

Elle se leva de son fauteuil et gravit lentement les marches blotties dans la pénombre, serrant la rampe comme elle aurait tenu la main sécurisante de monsieur Norman.

Lorsqu’elle ouvrit la porte de sa chambre, elle reçut en plein visage un vent d’Apocalypse. Elle crut qu’elle n’aurait pas assez de courage pour stopper le souffle dévastateur qui éparpillait dans la pièce, des livres et divers ustensiles de toilette et gonflait les rideaux comme une voile de carré.

Le calme s’instaura subitement. Elle fit un ménage rapide, quand soudain, son cœur bondit dans sa poitrine…

Ses deux mains tremblantes étaient tachées de sang, tout comme un mince cahier qu’elle venait de  laisser tomber à terre.

Marthe se précipita vers le psyché à la recherche d’une blessure éventuelle, mais elle ne découvrit aucune plaie.

Elle s’essuya consciencieusement les mains, se baissa pour ramasser le cahier poissé de sang et ressentit aussitôt un malaise épouvantable.

Le cahier n’était pas très épais, à peine une cinquantaine de feuilles, qui semblaient de vélin tinté. Elle l’ouvrit et dès les premiers mots, elle sut que cette lecture resterait à tout jamais gravée dans sa mémoire.

« Que le vent soit maudit, que la mer soit engloutie au plus profond des entrailles de la terre. A eux, je dois mon infortune, car j’ai dû supplier le diable pour échapper à leurs fléaux. J’ai dû donner plus que ma vie : mes deux mains que m’avait donné Dieu pour travailler, manger, caresser, aimer, ces deux mains qui ne m’appartenaient plus ! »

Je tairai ici le nom des lieux et des personnes qui souffrirent de ma terrible damnation, de peur que le monde ne les reconnaisse et ne se serve d’eux pour assouvir sa vengeance.

J’avais donc, par la grâce du Diable, pu me sauver de la noyade et je m’étais bien promis que, jamais plus, je ne tenterai mon âme qui n’était hélas, déjà plus à Dieu.

Trois mois après cette douloureuse affaire, j’étais fort surpris de ne pas voir se manifester celui avec qui j’avais scellé ce pacte infernal. Je croyais même certains jours m’être trompé sur son existence. Mais il vint hélas me prouver la fragilité de mes espoirs, car si Dieu donne et ne reprend jamais, le Diable, lui prend et ne pardonne jamais.

J’avais profité de la morte saison pour venir m’installer dans un petit hôtel que gérait ma tante et qui m’offrait le repos et la tranquillité, éléments nécessaires pour un auteur à la recherche de son inspiration.

Si seulement j’avais pu comprendre à temps que ceux-ci n’étaient que l’arme du démon !

A peine à une heure de marche de l’hôtel, tout près de la plage, se trouvait un petit village de pêcheurs. Des gens agréables avec lesquels je sympathisais. Je commençais même à entretenir des liens plus sentimentaux avec quelques-unes  de leurs filles.

Une nuit, une de ces nocturnes qui vous marque à jamais, je fus réveillé par un vent déchaîné où se mêlaient des thrènes lugubres et épouvantables, exaspérant tous mes sens. Je parvins néanmoins à résister à la poussée de la tempête et réussis, non sans difficulté,  à fermer la fenêtre de ma chambre.

Dans la pièce régnait un désordre indescriptible ainsi qu’une pestilence de cadavre.

Je vomis plusieurs fois avant de trouver le responsable de cette odeur insupportable : c’était un mince cahier de velin  tinté et, dès que je le pris dans mes mains, comme par miracle, la répugnante odeur se dissipa.

Je ne cherchai même pas à m’expliquer cet étrange phénomène, car, envahi par une joie infantile, l’inspiration avait jailli dès que je m’étais saisi du cahier.

J’oubliai ma fatigue et me jetai avidement dans mon sujet, remplissant le cahier que m’avait apporté le vent. J’écrivais et sans m’en rendre compte, je n’étais plus maître de ma main droite, qui, à la manière d’un style de télégraphe, inscrivait chaque mot que lui transmettait un ordonnateur invisible que je croyais être mon cerveau.

Je réalisais tout à coup que j’avais écrit pendant plusieurs heures d’affilée, sans relever une seule fois la tête. Jamais depuis que je m’étais lancé dans l’écriture, mon inspiration ne me parut aussi féconde, aussi rapide. Pas un instant, elle ne sembla se tarir.

Fort satisfait de mon travail, je ne pus résister à un verre de cognac –que j’estimais d’ailleurs fort mérité-

Je me laissai tomber sur le lit, une main derrière ma nuque douloureuse et entamai la lecture de mon manuscrit.

Je ne gardai pas longtemps cette position, me relevant d’un bond et achevait le cognac au goulot de la bouteille. Rien  de ce qui avait pu être écrit, ne reflétait mes pensées. Mon mièvre roman d’amour se transformait en une histoire macabre dont j’étais le personnage principal.

J’étais dans le village de pêcheurs, je reconnu les gens que j’avais rencontré la veille : le sympathique tavernier à la panse rebondi, un étudiant en convalescence avec lequel j’avais partagé mes goûts pour la littérature et puis, cette fille aux yeux étrangement verts, translucides et presque magnétiques à force de les fixer, si douloureux que mes deux mains avaient pour toujours fermé leur éclat merveilleux.

J’étais devenu un assassin, un horrible monstre. Le Diable avait frappé à ma porte et je lui avais ouvert !