Rudy Kerr

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Lorsqu’il immobilisa le véhicule sur le bas-côté de la route pentue, la nuit paraissait dans un profond sommeil, immobile et qu’il soupçonna un instant trop silencieuse.

Seule au loin, au-delà de la hauteur de la principale colline, une zébrure incandescente s’arracha tout d’un coup dans le ciel, annonciatrice d’un orage menaçant la frontière espagnole.

L’air était lourd, chargé de cendres. Pas le moindre souffle de  vent. Mue par un mimétisme étrange la nuit lui parut soudain de plus en plus hostile, retenant pour l’immédiat ses éléments les plus tourmentés, comme si elle m’attendait plus que le clap salvateur :

Action !

Une légère bourrasque vint le saisir... En bas le ressac résonna comme un morne écho cristallisant en lui une inquiétude latente.

Il lui hâtait à présent d’assouvir ce besoin qu’il aurait souhaité moins urgent.

Il secoua énergiquement son sexe, certes quelque peu ramolli par les évènements, mais toujours aussi laborieux, presque autant que  ses autres fonctions lubriques. Il songea, du coup, à Maria, sa nouvelle petite amie qu’il n’avait pas revue depuis deux semaines.  Diesel ! C’était le sobriquet affectueux, qu’elle disait, mais surtout caustique que l’impétueuse  Maria croyait bon d’user pour exciter son  membre indolent

Il sourit malgré lui, sans doute pour s’apaiser  l’esprit, à défaut du reste, surtout quand l’extérieur apparaît soudain si menaçant.

Et il l’était !

Un bruit métallique résonna sur l’asphalte. Il n’eut pas le temps de distinguer une enseigne d’environ un mètre carré “ Au bon coin “  Spécialités catalanes ” arrachée par le vent et qui continuait sa folle sarabande sur la chaussée.

La nature semblait peu à peu sortir de sa léthargie. Quelques rares oliviers étouffés par la masse de jeunes résineux qui bordaient un centre de thalassothérapie se mirent à frissonner. A l’opposé de la route, un grand sapin isolé, entama une gigue dans les phares du fourgon, se mouvant dans un ensemble disgracieux, aux allures sinistres et qui à chacune de ses inclinaisons semblait lui murmurer :

Je suis ici, je t’attends !

L’air devenait plus âcre. Au loin des collines, le ciel, à la faveur d’un nouvel éclair, s’habilla d’une masse épaisse, une espèce de torche ouateuse qui dévalait avec une fougue menaçante des sommets.

Il finit d’ajuster précipitamment sa braguette s’en s’assurer que sa mission fut accomplie... d’ailleurs à cet instant précis il n’avait plus qu’une envie : goutte que goutte, faire demi-tour !

Sur les trois collines qui se déclinaient, le ciel fut de nouveau tourmenté par de brefs éclairs. Il reconnut aussitôt le profond mouvement de la nuit. Il progressait en volutes de fumée, s’amplifié et disproportionné. Le tourbillon imposait sa force et sa puissance sur quelques rares arbres hirsutes qui clairsemaient les flancs rocailleux.

Il y eut aussi un bruit... ou plutôt un sifflement aigu que le mouvement de ressac ne parvenait plus à présent à couvrir.

Il s’approchait en une plainte amère et presque lointaine, se muant peu à peu en un grondement agressif.

Médusé, il aperçut cette fois le tourbillon franchir allègrement la deuxième colline, là où des vignes faméliques et tissées au fil des pentes sont soulignées par des murettes de schistes.

  

- Merde ! Putain ! Mais où ils sont tous ? Maugréa-t-il en fixant désespérément les immeubles du centre de thalassothérapie surplombant la route où aucune lumière hospitalière se dessinait.

Il s’installa dans le fourgon, terrassé par la peur mais surtout par ce phénomène étrange qu’il ne parvenait pas à s’expliquer. D’ailleurs il avait définitivement renoncé à le comprendre.

Sa main actionna fébrilement la clef de contact, son pied droit s’enfonçant avec la même tension sur l’accélérateur, tandis que dans le halo des phares le grand sapin tourbillonnait sur lui-même :

- Je suis ici, je t’attends !

Son visage se crispa. De lourdes gouttes de sueur, à moins que ce ne fût de peur, vinrent lui piquer les yeux. Ses poumons lui parurent en surchauffe, ils n’arrivaient plus à emmagasiner l’air vicié et excité par sa propre tension.

Il enclencha de nouveau le contact mais le moteur resta tristement aphone. Il répéta inlassablement la manœuvre au risque de noyer le moteur

Calme-toi Georges, calme-toi ! Se répéta-t-il en tentant derechef de prendre la maîtrise du véhicule.

Mais l’étrange et inquiétant phénomène poursuivait sa chevauchée endiablée : il venait d’avaler la dernière colline... Le vent redoubla s’engageant dans un souffle belliqueux et dévastateur

Le véhicule s’ébroua laborieusement  et dans le même instant la pancarte “ au bon coin ” après avoir rebondi sur le capot  explosa le pare-brise. Il n’eut juste que le temps de se baisser, l’objet volant figé juste au-dessus de lui...

- Mais c’est quoi, ce bordel ? Hurla-t-il désemparé

Tout espoir de faire démarrer le véhicule l’avait définitivement abandonné. Il tenta de se relever mais une peur viscérale lui commander de ne pas le faire. Il se recroquevilla davantage sur la banquette. Il ne parvenait plus à détacher son regard de la clé de contact où pendait un porte-clefs en argent à l’effigie de Saint Georges.

Pouvait-il lui inspirer encore un espoir ? Cette dernière prière, recours ultime des âmes en perdition. Georges se considérait chrétien même s’il n’avait jamais su déterminer où commençait sa foi et où finissait-elle ? Par contre, il redoutait la mort non pas cause de son caractère inéluctable, il était aussi fataliste, mais plutôt de par les conséquences éventuelles qui sanctionneraient irrémédiablement sa vie supposée postérieure. Le mal, le pêché sont injectés à dose quotidienne sur le parcours de tout être humain et aucun ne peut se vanter d’y échapper même pas les saints et les autres. Car tous nos actes, nos gestes, nos pensées restent subordonnées à une société consommatrice de perversion qui ne laisse vivre que ceux qui se battent et quelle autre arme que le mal pour combattre le mal ?

La spirale infernale zigzaguait sur la route. Deux bras de nuages opalescents  semblaient vouloir se désolidariser du magma ouateux. Ils tendaient leur masse puissante, fantomatique et funèbre. Elle approchait plus vite qu’il ne l’aurait imaginée ; prête à bondir à l’amorce du dernier virage... Oui là à quelques centaines de mètres devant lui, l’impétueux linceul de la nuit se dirigeait droit sur lui !